Ils ont tué Kenny !

Comme dans les pages des faits divers, une école maternelle à brûlé.
Avec les jeux pour la récré.
Avec les lits pliants pour la sieste.

Avec les cadeaux  des petits pour la Fête de Mères.

Tout est sali, pollué, vicié, et pas seulement par les émanations toxiques des solvants surchauffés.

Rien ne sera plus jamais comme avant.
Par Ellie
Dimanche 25 mai 2008
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Kenny lève le doigt. Il attend la parole. C'est déjà un progrès. D'habitude, il parle très fort sans y être invité. Cette fois Kenny lève le doigt. La maîtresse, méfiante, lui donne néanmoins la parole : 
 
- Maîtresse, est-ce qu'on peut faire des cris de singe ?
 
Les petits camarades éclatent de rire. Il va falloir 5 minutes pour avoir à nouveau la sensation de se trouver dans une salle de classe.
 
 
Kenny est resté à l'école maternelle le plus longtemps possible, mais un jour il est devenu trop grand. Une commission s'est réunie et l'a placé dans une classe spéciale, une classe d'intégration. Cette classe à effectif réduit est destinée aux enfants qui ne peuvent suivre normalement une classe d'élémentaire. Comme Kenny ne tenait même pas sur une chaise, comme Kenny n'était pas propre (et je ne parle pas que de pipi culotte) il a semblé pertinent de le réserver un peu avant de mettre en instabilité une classe de 25 élèves.
 
Kenny est resté 4 ans en classe d'intégration, il y a connu 3 maîtres différents (les maîtres ne font pas long feu dans ce genre de classe, pour lesquels il faut en principe une formation spéciale, mais où on affecte plutôt les jeunes enseignants qui n'ont pas encore les moyens de refuser). Petit à petit, Kenny a été intégré dans d'autres classes d'enfants de son âge : une heure par semaine en CM1 pour le sport, 1 autre pour les arts plastiques, puis en mathématiques deux fois par semaine.
 
Pour Kenny, l'intégration a fonctionné, et c'est assez rare pour être noté. La plupart du temps, les élèves de classe d'intégration continuent leur parcours dans un circuit à part, et ne rattrapent jamais le niveau scolaire normal.
 
Kenny, lui, a eu de la chance. Lors de sa troisième année en CLIS, il a rencontré la lecture au travers de mangas, et il  a finalement arrêté de se salir. Fini les douches en urgence pour nettoyer l'infâme odeur d'excréments. L'année suivante, sa maîtresse et toute l'équipe pédagogique ont fait le forcing dans l'espoir de le réintégrer à temps plein.
 
Et puis en plus, on a appris que la CLIS allait être fermée à la rentrée. On en ferme de plus en plus : on privilégie l'inscription des cas intermédiaires de handicap dans les classes "normales", au nom de l'égalité de traitement.  (est-ce un progrès ? voir l'histoire de Dylan ...)
 
Les autres élèves ont donc changé d'école et Kenny, lui, a pu rester : il a été inscrit en CE2, il est un peu grand par rapport aux autres mais pas tant que ça. Cette orientation avait été bien préparée l'année précédente, la maîtresse de CE2 aussi.
Et puis il y avait monsieur Paul. Monsieur Paul est un éducateur envoyé par le service de soins. Monsieur Paul vient voir Kenny chez lui régulièrement, il regarde ses devoirs, il le félicite pour ses réussites, le gronde un peu quand il n'est pas sage. Mais Kenny est sage, il veut faire plaisir à ses parents monsieur Paul.
 
A la fin du CE2, une réunion entre la maîtresse, le psycholgue scolaire et monsieur Paul a eu lieu. Tout le monde a dit sa satisfaction du travail de Kenny. La réussite de l'année était patente. Kenny passait au CM1.
 
Cette année, monsieur Paul ne vient plus voir Kenny. Il doit passer à d'autres enfants qui ont plus besoin de lui.
 
Cette année, Kenny refuse de travailler.
Il fait rire ses petits camarades. Le soir il monte sur le toit du collège en construction, avec eux.
Ca lui donne l'impression d'exister.
 
(à suivre) 
 
Par Ellie
Jeudi 18 octobre 2007
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76aaf5324e31a0772d8fb3ae6915f3ec.gif(suite de l'épisode 1)
La maîtresse de Kenny est à bout de nerfs. Dans la classe plus personne ne travaille vraiment, sauf sporadiquement.
Ce soir, la maîtresse a craqué, elle a forcé Kenny à se rasseoir un peu brutalement. Elle est maintenant morte de honte et pense à ce que ses élèves doivent retenir d'elle. Elle commence à se demander comment elle va finir l'année, comment elle va tenir jusqu'à Toussaint, comment elle va tenir jusqu'à la fin de la semaine.
Pourtant, l'année dernière elle travaillait dans un institut spécialisé pour enfants en rupture de banc avec la société, victimes de violences ou de carence éducative aggravées.
Bref, elle se croyait blindée.
Elle est trop jeune pour savoir qu'on ne l'est jamais. Comme on n'est à l'abri de rien avec des enfants.
Elle souffre.
Il souffre.
Les autres rient.
Tout le monde perd son temps.
La maîtresse a écrit un mot dans le cahier, en rouge. La maman de Kenny l'a signé. Mais elle ne sait pas lire. Elle n'a donc pas vu qu'on lui demandait de venir. Apparemment, le papa de Kenny n'est pas au courant. Kenny ne dit rien. Le soir, il sort avec ses copains, il se sent libre. Il ne sent plus les limites qui devraient le tenir sur le droit chemin. Il ne se rappelle plus que l'autre fois son petit frère a manqué mourir sous un pare-choc parce qu'il faisait du vélo seul sur un boulevard. Du vélo à roulettes.
Le psychologue scolaire a donné une lettre d'autorisation à signer : il ne peut papoter avec Kenny qu'avec l'aval des parents.
Le directeur a dit qu'il faudrait peut-être qu'on appelle la famille. Un jour. Pas le temps. Qu'on perd. Comme sa sérénité.
URGENT est pourtant écrit en gros sur le front de l'enfant.
(à suivre) 
Par Ellie
Mercredi 17 octobre 2007
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(Suite de l'épisode 2)

 

Kenny passe depuis quelques jours plus de temps hors de la classe qu'à l'intérieur.

Son papa, appelé chez lui au téléphone, a enfin trouvé le temps de venir à l'école, pour parler de son fils. A son fils. On lui a présenté un document : le contrat individuel de comportement. Tous les jours, deux fois par jour, Kenny doit aller rendre compte de son comportement à une autre maîtresse de l'école. Il a choisi comme tutrice celle de l'année dernière, celle qui pouvait encore dire "si tu ne fais pas attention à ton comportement, j'en parle ce soir à ton éducateur". 

Tous les matins et tous les après-midi, dans un tableau, Kenny doit faire un point vert s'il a été sage, ou un point rouge s'il ne l'a pas été. Sa maîtresse en fait autant (si LUI a été sage, oh là, faut pas croire !) puis Kenny va montrer son tableau à sa tutrice. Le soir, il doit apporter le tableau à son papa, qui le signe.

Ce contrat est un peu comme le tuteur d'un arbre au tronc fragile. Il est censé l'étayer et l'empêcher de plier devant les mauvaises influences. Aider Kenny à rester droit.

Le premier jour, dûment sermonné et encore fort de ses résolutions, l'enfant est fier de montrer ses points verts à tout le monde, y compris à son père (?)

Une semaine plus tard, les points rouges qui parsèment le document montrent que la maladie est toujours là.

Lors d'une sortie, où la classe devait s'initier toute la journée à la sécurité routière, Kenny, par désoeuvrement, s'est amusé à dégonfler les pneus du responsable du centre de prévention... un gendarme. Kenny est foutrement drôle parfois, n'est-ce pas ? 

Donc, Kenny est privé de sortie scolaire jusqu'à nouvel ordre.

Grand bien lui fasse, il fera des exercices de maths ou de français. Après tout, c'est aussi ça l'école.

Seulement, comme il perturbe encore la classe, il faut bien trouver une solution.

Exclure l'enfant ?

Pas question ! Nous sommes à l'école primaire. A l'école primaire on n'exclut PAS les élèves, on n'a pas le droit. On n'a pas le droit non plus de les changer d'école, c'est l'Inspecteur d'Académie qui prend cette décision de manière tout à fait exceptionnelle, par exemple si une institutrice enceinte a été rouée de coups ou brûlée à la cigarette (et encore faut-il qu'elle aille porter plainte...).Un élève qui a frappé son enseignant, mais a oublié de l'achever, va le garder en face de lui jusqu'à la fin de l'année. Et l'inverse est aussi vrai, mais de quoi se plaint-on, quand on est un fonctionnaire privilégié ? 

On m'a même raconté dernièrement l'histoire d'un collégien qui avait volé la moitié du matériel informatique de son établissement, été découvert en détention d'icelui ainsi que de marijuana et d'une arme, et qui a dû attendre un mois et demi que se tienne le conseil de discipline qui a décidé de son exclusion. Pour le procès, il faudra compter 18 mois. En attendant, on explique comment à ses petits camarades qu'il soit toujours là après ce qu'il a fait ? On leur enseigne comment l'éducation civique, la justice i tutti quanti. Mais passons.

Alors quoi ? Kenny va rester là. Il fera une année bancale. Sa maîtresse quittera peut-être l'école en fin d'année, demandant sa mutation pour ne plus revoir jamais les lieux de sa longue torture, fuyant son sentiment d'échec, comme d'autres avant elle.

A la fin de l'année, Kenny, qui va atteindre la limite d'âge en raison de son parcours perturbé, sera orienté en SEGPA, alors qu'il serait parfaitement capable de suivre une classe normale.

Après tout, pourquoi pas ?

Pas le choix.

Par Ellie
Mardi 16 octobre 2007
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  • : Ellie
  • alayayaellie
  • : Femme
  • : 20/04/1969
  • : Kevinologue patentée souffrant d'un excès de jus de crâne. S'épanche ici.

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