Parce qu'ils le valent bien

nemo.jpg J'ai envie de t'appeler Nemo, à cause de tes yeux ronds.
Désolée Nemo, de ce  nom de poisson. Mais il te colle à la peau car avant Walt Disney, "nemo" c'était un mot latin qui signifiait "personne". 

Nemo, tu croyais que tu n'étais personne. D'ailleurs, tu ne parlais plus beaucoup.

Quand la maîtresse s'adressait à toi, tu ouvrais les grands yeux de ton nom, et tu ouvrais la bouche. Sur un silence, la plupart du temps.

Il y avait sans doute de la vie sous ce vide. Mais elle n'osait sortir au grand jour. De peur. De se trouver éradiquée. Par l'erreur, douloureusement pointée du doigt, de la voix. De la loi.

Il a fallu s'accroupir près de ton bureau, une petite table d'enfant de sept ans pas très grand, pas très épais, pas très florissant, un enfant dont tous les vêtements sentaient la cigarette.

Il a fallu te regarder avec un peu de sourire dans le regard et se moquer des erreurs. Devant toi, pour leur faire un sort.

Oui, Nemo, on a le droit de faire des "fautes", de se tromper. Ce péché n'est pas véniel.

Oui, Nemo tu peux parler. Tu peux tenter. Tu peux demander.

Tu peux réussir. Et grandir.

Et tu seras à nouveau "quelqu'un", pas seulement pour moi, pour tout le monde et surtout pour toi, que j'ai si mal nommé. "Nemo".

Par Ellie
Mardi 29 janvier 2008
- Voir les 5 commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander
Mary est légère comme une plume, c'est un petit bout de fille d'à peine sept ans. Et pourtant c'est quelqu'un. Déjà une grande voyageuse, qui est venue en terre de France sur une barque, puis dans un avion, sans parler français. Avec ses frères et ses soeurs nés dans la misère.

La femme qui élève Mary, avec ses soeurs et ses frères, appelons-la sa mère.  Sa mère, à Mary, ne sait pas lire, elle n'a jamais fréquenté l'école.
Jamais elle n'a eu cette chance.

Car il y a encore des gens en France qui pensent que c'est une chance. Il faut vraiment avoir manqué de tout comme eux, pour apprécier  l'école. C'est ce que pensent narquois les gens désabusés. Ceux à qui rien n'a jamais manqué.

Mary a une qualité rare et essentielle, qui est aussi sa chance : Mary aime l'école. Et c'est un bonheur de l'avoir comme élève.

Pour Mary, on souhaiterait ne prononcer que des paroles capitales, sages et pleines de sens.

Pour Mary, on aimerait être la meilleure institutrice du  monde.

Pour Mary, on voudrait ne jamais se tromper, toujours être au sommet, de son art, de sa forme.

Pour Mary, on tenterait chaque jour de faire le maximum.

Et le miracle, c'est que,  pour Mary, on est vraiment tout ça : l'alpha et l'oméga. La maîtresse qui sait tout, qui donne l'espérance et la joie.
Dans son regard confiant, dans sa volonté sereine d'apprendre, on retrouve ses valeurs, le plaisir de transmettre. De partager le savoir.

Pour Mary qui vous dévore des yeux, boit vos paroles, sourit de plaisir à chaque petit progrès qu'elle fait, ne se décourage jamais et se nourrit intégralement de tout, de vous. Qui répète à mi-voix, intime soliloque, la plus infime parcelle de savoir que vous lui transmettez, pour bien mémoriser, le regard pénétré, tourné juste un instant vers son fors intérieur. Oh, un instant seulement, car il ne faudrait surtout rien manquer de l'école. Rien manquer de tout, de vous.

Cette nuit, ce texte un peu grandiloquent, je l'écris pour Mary et pour toutes les Mary du monde qui vous donnent à nouveau envie d'enseigner. Pour qu'un jour ce soit elle, Mary, qui écrive ces mots-là, ces mots alambiqués de savant, qu'elle jouira vraiment de pouvoir maîtriser. Car elle les aura gagnés, d'aucuns diront volés. Moi, je dis qu'elle les aura mérités.


Une seule pensée à Mary et le goût de la classe vous revient dans les dents, les tripes, les os, les nerfs.
Une seule Mary suffit pour redonner son sens à tout notre métier.

Merci Mary, d'avoir traversé les océans. Merci d'avoir oublié l'odieuse loi des papiers tamponnés de l'encre rouge sang, oublié le droit du sol, le droit du sang.

Merci d'avoir tout tenté pour entrer dans notre vie. Merci d'avoir réussi.

Tout simplement, merci, Mary, merci d'exister.
Par Ellie
Mercredi 9 janvier 2008
- Voir les 5 commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander
Quand il était petit, il est devenu un homme. C'est lui qui commandait, Justin. C'est lui qui endossait les responsabités aussi .
Il a fallu qu'il aille longtemps à l'hôpital de jour pour réapprendre à être un enfant, à ne pas serrer ses muscles et ses dents pour défendre son p'tit frère et sa maman contre tous les gens, contre tous les vents. Il était si souvent en colère, Justin, alors qu'il ne pouvait rien faire. Rien faire pour changer ce qui n'allait pas dans leur vie, à  tous les quatre. Puis tous les trois, enfin.
Un temps, il a même dû aller passer une soirée par semaine dans une "famille pédagogique", pour retrouver le sens des vraies relations adultes-enfants.

Il a encore du mal à rester concentré sur un bête travail d'école. C'est si peu important de copier alors qu'on a déjà compris, alors que la moindre question de la maîtresse, il la croit adressée à lui.

Maintenant, sa maman a repris la main, à la maison, mais elle doit encore compter sur lui.

Car la maman de Justin a bien du courage. Pour élever ses deux petits, elle part le soir, à vélo, parce qu'elle n'a pas de voiture. Elle part dans le froid, dans le vent, dans la nuit, parfois sous la pluie. Justin doit porter ça aussi : c'est un peu à cause de lui. Comme le père Noël dans la chanson.

La maman de Justin a du travail : elle fait le ménage dans les bus le soir, de 20h à 23h, quand ils sont au garage, dans un grand entrepôt, froid. Il n'y a pas de chauffage. Mais ça fait bouger, le ménage. Y'aurait pas l'eau sur les mains rêches...

A Noël, Justin a des cadeaux sous le sapin. En juin, la maîtresse de Justin a un cadeau de la part de la maman de Justin, qui est venue régulièrement à l'école pour s'informer des travaux de son fils.  Une maman qui est toujours présente et qui s'occupe de tout.

La maman de Justin, c'est un peu comme une Cendrillon moderne. J'espère qu'on n'a juste pas cassé l'usine aux princes charmants, parce qu'elle le mérite, la maman de Justin, d'en trouver un. Et pas un père fouettard, comme avant.
Par Ellie
Jeudi 27 décembre 2007
- Voir les 8 commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

Il en a les larmes aux yeux. Qui va lui lancer des défis sur les logiciels informatiques ? Il mesure moins d'un maître mètre vingt, mais il se rend bien compte quand même allez, que bientôt la salle info sera vide.

Les petites filles ont fait des dessins au feutre à la cantine. En souvenir des ateliers qu'elle animait bénévolement, pour occuper son temps pendant sa pause déjeuner.
Les mamans ont apporté le thé à la menthe, les loukoums pistachés. N'ont -elles pas appris ce qu'était un traitement de texte grâce  à elle ? Toujours sur sa pause déjeuner. 

On en fait des choses à l'heure de manger.

Il y a deux ans, réunis en cercle dans la BCD - la Bibliothèque Centre Documentaire, cette pièce désordonnée dont personne n'avait plus le temps de s'occuper - les directeurs d'écoles, le principal du collège s'étaient bombardés "chasseurs de tête" pour recruter des EVS. Emploi Vie Scolaire. 

Elle avait attendu dans le couloir, avec les deux autres candidates. On ne se bouscule pas pour un mi-temps de smic. Même dans le désert berrichon.

Elle avait de l'expérience : 5 ans aide-éducatrice. L'aide-éducateur, autrement dit le précaire à la sauce Jospin.
De l'expérience dans l'emploi précaire, donc.

Il y a deux ans sont sortis les précaires à la sauce Villepin : des contrats de 8 mois reconductibles deux fois. Soit vingt-quatre mois. 
C'est vite passé deux ans.

La salle informatique est vide. Le directeur devra déplanter son traitement de texte tout seul.

Ouvrir toutes les portes tout seul.
Afficher les informations au tableau tout seul.
Répondre au téléphone tout seul, en classe ou pas en classe, c'est suivant son humeur.
Ouvrir la porte aux taxis qui viennent chercher les enfants pendant les heures de cours, tout seul.
Ouvrir aux parents qu'on a appelés pour un enfant malade ou blessé, tout seul.

Comme avant.

Les maîtres devront se débrouiller pour faire travailler 25 élèves sur 9 postes d'ordinateurs tout seuls.
A la récré, ils devront allumer la machine à café tout seuls.

Comme avant.

L'élève infernal qui doit sortir de la classe un moment pour se calmer se retrouvera dans le couloir, tout seul.

Comme avant.
Comme il y a deux ans.

L'Emploi Vie Scolaire avait pour fonction d'aider le directeur dans ses tâches adminitratives, mais dans Emploi Vie Scolaire, il y a surtout Vie. 
Elle mettait de la Vie dans l'école. Dans les longs couloirs vides où la baisse des effectifs a rendu rare le chaland. 
Elle attirait à elle les parents, les enfants, elle était le ciment.

L'Emploi Vie Scolaire a vécu. 
En attendant le prochain précaire.
Par Ellie
Dimanche 18 novembre 2007
- Voir les 3 commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

Elle est toujours là. En bas des immeubles.

A l'endroit où il n'y a pas de soleil.

Où le vent souffle fort à cause des hauteurs qui la surplombent.

Elle a le sourire pour chacun. Les petits, les grands, les moyens.

Elle est là le matin, quand ils vont à l'école. Elle ouvre le passage aux bambins. Aux tatas qui promènent leur chien en accompagnant les gamins.

Elle est là le midi, pour la pause déjeuner.

Elle a son gilet fluo. Et son petit panneau. Parfois ils courent, ils ont la dalle, alors elle les arrête avant que le camion les écrase, s'il y avait un camion. Pourtant la maîtresse a dit qu'il fallait regarder à gauche et à droite. Mais y'a l'estomac qui gronde, ventre affamé n'a pas de mémoire.

Elle est là à deux heures, pour les voir retourner, souvent un peu pressés, pas encore digéré, la table n'est pas rangée, la vaisselle pas faite. Elles ont le manteau ouvert, elles seront vite rentrées, les mères.

Elle est là à cinq heures. Ils passent plus détendus, mais se jettent parfois sur le toutou pour lui faire des caresses. Alors, elle rit. Ils rient aussi. La tata au toutou aussi.

Maintenant, elle est là, pour me faire traverser, moi. Même si je suis à vélo. Je passe bien sur le passage clouté pour lui faire plaisir. Et on se dit bonjour, bonne journée et autre chose selon le temps ou l'heure. C'est que j'ai un cartable, comme les petits. Mais ça ne compte pas, elle aide aussi les grands-mères et les papas.

Du moment qu'elle est là.

Elles ne sont pas toutes comme elle - je n'ai jamais vu de "lui" dans ce rôle-là -parfois elles ne sourient pas, elles vous en veulent de leur sort, peu enviable.

Toutes n'ont pas cet air de bonheur épanoui. C'est vrai, c'est pas facile d'avoir ainsi sa journée rythmée, de travailler 20 minutes 4 fois par jour. Et je vous dis pas combien c'est payé.

Mais son sourire, qui n'coûte pas cher, elle veut encore le partager.

Merci, Madame, je ne connais pas votre nom, mais merci, vous êtes le côté face de notre humanité.

Par Ellie
Vendredi 16 novembre 2007
- Voir les 4 commentaires
Ecrire un commentaire - Recommander

Profil

  • : Ellie
  • alayayaellie
  • : Femme
  • : 20/04/1969
  • : Kevinologue patentée souffrant d'un excès de jus de crâne. S'épanche ici.

Derniers Commentaire

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recommander

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés