On recherche Dylanologue, expérience requise

Il doit  partir. En fait, il a été "orienté". L'orientation est un mot qu'on emploie chez nous - à l'Education Nationâle - sans "vers" ni complément. Un enfant "orienté" c'est, pudiquement, un enfant qui va quitter l'autoroute à bachelier, la chaîne de montage qui mène à tout même (ou surtout) au chômage.

On peut être "orienté" quand on atteint l'âge de 12 ans et qu'on n'a pas fini sa scolarité dans le primaire. Car 12 ans est l'âge limite, quand les indices de puberté deviennent trop pregnants, en France, on "oriente". Vers la SEGPA, le plus souvent.

Mais on peut aussi orienter avant, quand ça se passe mal. Pour Dylan, on peut dire que ça se passe mal (voir aussi le précédent épisode : Donnie et Dylan seuls) : l'autre jour, il a lancé des chaises à travers la classe. Il a renversé sa table. Il n'a blessé personne. Juste choqué, déstablisé, perturbé, voire donné des cauchemars à un potentiel de 25 élèves.

Parce qu'avant d'"orienter", on intègre. Avec la nouvelle Loi sur le Handicap, foin des classes spéciales et des institutions, on inscrit tout le monde sans discrimination. C'est aussi ça, le progrès.
On intègre, et bien souvent, dans la foulée,on désintègre. Et les parents se plaignent que toutes les fautes à la dictée, elles sont pas toujours bien corrigées. On se demande bien ce qu'elle fiche la maîtresse.
La maîtresse, elle ramasse les chaises, et les pots cassés.

La semaine d'avant, Dylan a essayé de s'enfuir de l'école. Il a fallu se mettre à trois pour le retenir. Dans le feu (sous la casserole, vous vous souvenez ? ) de l'action, il a griffé une maîtresse,  il a administré quelques ruades à son AVS. Surtout, la maîtresse a été choquée car en voulant bien faire, elle a manqué étrangler l'enfant. La seule prise étant son polo de rugby,  qu'elle cramponnait un peu au hasard, elle a vu progressivement le petit visage tourner au rouge tomate... et tout cela se passait à la vue de toute l'école, dans la cour de récréation alors que la cloche avait sonné.
Les maîtresses ont dû entrer en classe avec des pioupious encore tout hérissés, certains effrayés, d'autres riant de bonheur d'avoir assisté à une scène aussi distrayante. Du moins, en donnaient-ils l'impression... on ne sait pas encore comment ils dormiront la nuit suivante.

Dans la cour, la directrice et l'AVS ont pu rester seules avec Dylan. Immobile. A tout, il répondait par son silence : apaisements, questions, silences.
Puis il répétait sans relâche : "j'ai pas envie."

D'abord quinze minutes passées à le décider à rentrer car il était assis sur le béton et sans manteau par un froid glacial. On ne voulait en effet plus porter la main sur lui de peur de le voir repiquer une crise. Finalement, il a quand même fallu le porter/traîner comme on a pu sur quelques mètres.
Puis quinze autres minutes environ à attendre qu'il sorte de dessous la table sous le préau. Sans résultat.

Alors, on lui a expliqué qu'on appelait sa maman, pour qu'elle vienne le chercher. Ou le docteur pour qu'il vienne le soigner.

Car Dylan est malade. Dylan n'a "pas envie". Je trouve que pour un enfant de huit ans, c'est une très grave maladie. Actuellement, on nous parle à la radio de cette affection grave qu'on nomme la dépression. Dylan en présente tous les symptômes. A huit ans.
Quand on a dit à Dylan qu'on appelait sa maman, il a commencé à se jeter contre les murs, les fenêtres du préau, il essayait d'ouvrir les portes pour s'échapper. Toutes les classes au-dessus ont entendu cogner, à faire vibrer les murs pas très épais.

Il a fallu courir pour protéger les portes, téléphone à l'oreille - maman ne répond pas - essayer de s'interposer pour que l'enfant ne se blesse pas.

Finalement, elle est venue. On n'a pas eu à appeler le samu. Déjà la veille, on y avait eu droit. Mais ça je le raconte une prochaine fois, c'est déjà beaucoup pour un seul jour vous croyez pas ?

Y'a juste une question que je me pose : quand j'aurait 68 ans, je ferai comment pour faire tout ça ? J'aurai encore un an à faire avant de toucher ma retraite. Oh, pourquoi s'inquiéter : y'a peu de risques que j'arrive jusque là.
Par Ellie
Lundi 26 novembre 2007
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Dylan est un ex-repris de justice. Il mesure un mètre trente, mais il était plus près du sol encore lorsqu'il s'est fait coffrer par la police.
 
L'histoire se passe dans un faubourg pas folichon d'une petite ville ouvrière. M. et Mme Untel depuis leur pavillon, entendent des bruits dans la maison voisine, pourtant censée être vide. Un long moment, ils ferment les yeux, ou plutôt les oreilles, mais c'était sans compter avec leur sens olfactif : l'odeur de la fumée qui s'échappe désormais d'une fenêtre les fait enfin réagir. Et si le feu se communiquait chez eux...
 
Les Untel font donc appel aux pompiers qui en réfèrent du même coup à la police, les propriétaires du bien incendié étant introuvables.
 
Les forces de l'ordre et les secours font donc irruption de concert sur les lieux du mystère, et ils y découvrent deux petits garçons, de 4 ou 5 ans. Des jumeaux. 
 
Les bambins ont entièrement saccagé le pavillon : cassé les vitres, brisé des petits meubles, écrit sur les murs et commencé à incendier les débris issus de leurs premiers débordements. Ils ne sont pas blessés. Leur peau ne l'est pas en tout cas. 
 
Leur maman ne savait pas trop où ils étaient depuis quelques temps, mais elle n'était pas plus inquiète que d'habitude. Aucune idée de ce qu'elle a dit ou ressenti en voyant ses enfants encadrés par des policiers.
 
 
 
Trois ans ont passé depuis le forfait. Dylan a maintenant 8 ans. Un éducateur s'est occupé de lui et de son frère Donnie. L'année dernière, on a proposé de placer Dylan dans un internat éducatif. Mais sa maman l'aime trop. Elle ne veut pas qu'il parte. Elle a quand même accepté les séances à l'hôpital de jour.
 
Dylan est à l'école comme le lait sur le feu. Dans la classe, on sent parfois monter la pression mais on n'a pas toujours accès au bouton du gaz pour le couper avant que ça déborde. Seule solution, déplacer la casserole. Parfois il faut tenir Dylan très fort, le cramponner aux poignets ou aux épaules comme on peut pour l'empêcher de se blesser, de sauter par la fenêtre, de blesser les autres.
 
Dans ces moments-là, on se fait griffer ou heurter contre un meuble. Dylan est déjà fort et, en crise, il devient surpuissant.
Dans ces moments-là, les autres élèves qui sont témoins se posent des questions.
 
Donnie, lui, a moins de problèmes : on le remarque souvent dans des bagarres, mais rien de plus que de la violence quotidienne. Violence quotidienne : expression qui en dit long sur notre faculté à nous habituer à l'intolérable.
 
Même nous qui sommes des personnes instruites et formées (sur le tas) avons du mal à nous souvenir ce que normalement devrait-être l'école. 
 
 
 
Un jour, la casserole deviendra trop lourde pour être retirée du feu. Espérons qu'alors le bouton du gaz redevienne accessible, à Dylan, et aux autres.
Par Ellie
Samedi 24 novembre 2007
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  • : Ellie
  • alayayaellie
  • : Femme
  • : 20/04/1969
  • : Kevinologue patentée souffrant d'un excès de jus de crâne. S'épanche ici.

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